Mary Shalynina

"De l'autre côté de la peau" (Bourse Région Nouvelle Aquitaine) paraîtra aux Éditions Verticales en février 2020

Le deuxième livre d’Aliona Gloukhova, est un roman où des personnages réels et des personnages fictifs se croisent, s’influencent, s’imprègnent, une histoire contenue dans une autre histoire ouvrant sur une autre encore.

Les deux personnages principaux sont Ana Gomes, une étudiante native de Lisbonne ayant consacré sa thèse, à la fin des années 90, à l’œuvre méconnue du poète russe Guennadi Gor (1907-1981), et une narratrice anonyme qui tente de reconstruire l’histoire d’Ana à partir de ses écrits théoriques, de son journal intime et des carnets laissés après son internement, puis sa disparition mystérieuse au début des années 2000.

En suivant la démarche de la narratrice (qui parle au « je »), on se plonge d’abord dans les poèmes de Gor qu’elle entreprend de retraduire puis dans les travaux d’Ana sur cette langue « indicible » qui caractérise son recueil Blocus écrit durant le Siège de Leningrad en 1942. Selon un dévoilement progressif, par brefs chapitres, on suit aussi à la trace la portugaise Ana, qui a grandi auprès de sa grand-mère à Nazaré, avant d’entamer son périple vers Saint-Pétersbourg et Minsk, au gré de ses recherches doctorales sur le mutisme littéraire. Or, la veille de son départ, Mateo, l’homme qu’elle a tant aimé, s’est noyé dans l’Océan atlantique. Au lieu d’affronter cette perte, Ana met en route un mécanisme d’éloignement au cœur de la langue de Gor, ce poète interdit de publication par Staline. Et il semble qu’en questionnant les limites du dicible, Ana expérimente ses propres limites.

La narratrice vivant en France – et d’origine biélorusse comme Aliona Gloukhova –, fascinée par les écrits autobiographiques qu’Ana a légués à la bibliothèque de l’Université de Coimbra, se réinvente dans une histoire qui n’est pas la sienne. C’est entre leurs écrits, dans les interstices de leurs existences récentes, mais également dans les zones creuses des poèmes de Guennadi Gor qui nous sont donnés à lire, que cette fiction se construit par ellipses successives. Au bout du compte, comme si l’enquêtrice devait toujours se mettre à la place du sujet de son enquête, entrer dans la peau de l’autre, Ana devient Gor tandis que la narratrice devient Ana. Selon un subtil jeu de de confusion mutuelle.

 

Ce roman poignant et gracieux brasse des destinées énigmatiques sur plus d’un demi-siècle, entre l’URSS de la Deuxième Guerre mondiale et la Biélorussie contemporaine en passant par le Portugal d’après la révolution des œillets, et fait naître, entre les territoires et les langues européennes, un chant cristallin où l’imaginaire et le savoir n’ont plus de frontières.